Dejung

L'enseignement de la philosophie en Suisse par Christoph Dejung

Cet article a été publié dans le numéro 4 (mars-avril 1990) de la revue française "L'enseignement philosophique" par Christophe Dejung, à l'époque professeur de didactique de la philosophie à l'université de Zürich, ainsi que maître de philosophie et d'histoire dans un gymnase de Zürich.

L'enseignement de la philosophie en Suisse

En Suisse, depuis la fin du seizième siècle, depuis l'époque de Shakespeare ou de Descartes, on n'a plus assisté en politique à des débats touchant des principes fondamentaux. Les citoyens de ce petit Etat fédéral né de la réunion des Etats-Cités suisses (Cantons) ont cessé de croire en des principes politiques. On peut dire, sans hésiter, que les habitants des Républiques Alpines - dont la réussite économique est indéniable - sont un des peuples les plus pragmatiques qui soient. Ils sont ainsi également l'un des plus pacifiques et des plus scientifiques parmi les peuples. Bien que parlant les mêmes langues que leurs voisins, les Suisses n'acceptent pas chez les Allemands, les Français et les Italiens leur don de ramener tous les  problèmes à des débats de fond et leur propension à se regrouper en grandes formations qui s'affrontent systématiquement - on rappellera que les Suisses, de propos délibéré, n'ont pas voulu se constituer en un Etat national au sens moderne du terme - . On comprend dès lors que les Suisses fassent peu de cas des "pures" activités de l'esprit. La poésie lyrique comme les doctrines politiques, la théologie comme la métaphysique n'ont aucun succès auprès du public. Sans le soutien de l'étranger, même les plus grands philosophes suisses, Rousseau et Pestalozzi, n'auraient pas réussi à développer et à publier leur pensée. La Suisse les aurait méconnus, comme tant d'autres esprits éminents qui refusèrent le despotisme de l'utilitarisme. L'aversion contre la pensée abstraite va si loin dans ce pays que les théologiens eux-mêmes n'apprécient pas la théologie et les philosophes considèrent au fond la philosophie avec scepticisme. Dans l'aversion de Rousseau pour les normes et valeurs sociales et dans l'hostilité de Pestalozzi envers la poésie, on retrouve la méfiance des Suisses à l'égard de toute pensée spéculative. Rousseau et Pestalozzi faillirent eux-mêmes y succomber. C'est seulement leur intérêt direct pour une amélioration de la société, grâce à la politique et l'éducation, qui permirent aux deux plus grands esprits suisses de vivre en paix avec leur génie.

Nous allons, dans cet article, examiner la place donnée en Suisse à l'enseignement de la philosophie - en tant que discipline indépendante ou dans le cadre d'une autre matière, en histoire ou en langue maternelle -. Comme on peut s'y  attendre, la situation, tant dans le Secondaire qu'à l'Université, n'est guère réjouissante. Nous laisserons toutefois de côté la position de la philosophie à l'Université. Mais il vaudrait la peine de discuter ultérieurement de ce problème.

Les conditions que rencontre en Suisse l'enseignement de la philosophie sont en fait très diverses. Il y a vingt-six Cantons, mais plus de vingt-six conceptions différentes: aux législations scolaires, qui varient avec chaque Canton, s'ajoutent encore les traditions de certaines écoles privées. Le droit fédéral, qui concilie toutes ces réglementations, est très libéral sur certains points. Il ne reconnaît pas - et c'est significatif - la philosophie comme matière scolaire, mais il laisse aux Cantons la liberté de l'enseigner et même de l'inclure dans les prinicipales matières d'examen. Selon la récente réforme de l'enseignement dans les classes supérieures du Secondaire, les Cantons qui le désirent sont même libres d'introduire la philosophie comme matière comptant pour la maturité fédérale. Evidemment, aucun des Cantons traditionnellement sceptiques à l'égard de la philosophie n'a fait jusqu'ici usage de ce droit. Parmi les vingt-six législations différentes qui règlent l'enseignement de la philosophie, il est néanmoins possible de distinguer certains groupes que l'on peut appeler régionaux, même si, étant données la petitesse et la fragmentation du pays, ils correspondent plutôt à des types cantonaux qu'à des régions nettement délimitées.

Le premier type d'enseignement se rencontre dans les Cantons "traditionnellement" catholiques. Il s'agit en fait seulement de la Suisse centrale, de Fribourg et du Valais. Ces Etats appartinrent jadis activement au parti catholique - ce sont les Cantons de la Ligue Borroméenne de 1571 et du "Sonderbund" de 1847 -. D'autres régions, en revanche, tout en étant historiquement catholiques, ont des conceptions différentes tant dans le domaine politique que dans le domaine scolaire. Dans les Cantons traditionnellement catholiques, la philosophie a, depuis des temps immémoriaux, une place essentielle dans l'enseignement. En effet, jusqu'au vingtième siècle, l'enseignement au niveau du lycée était presque entièrement assuré par les congrégations religieuses et la plupart du temps, la philosophie était enseignée par des ecclésiastiques. Nulle part sa relation étroite avec la théologie n'était mise en question.

Le second type d'enseignement est celui de la Suisse francophone protestante. L'enseignement de la philosophie y est partout obligatoire depuis la fin du dix-neuvième siècle. Mais cette matière n'est pas l'égale des autres. Elle ne fait jamais partie de l'examen de maturité. On la considère plutôt comme une sorte de matière à option de niveau supérieur. Les leçons sont données le plus souvent par le professeur de la classe - qui enseigne également aux élèves leur langue maternelle -. Il n'y a pas de notes dans cette matière, ou s'il y en a, elles ne comptent pas. L'enseignement de la philosophie est comparable à l'enseignement religieux protestant: l'élève le subit et on ne peut attendre de lui aucune performance. Les objectifs éducatifs sont formulés du point de vue de l'histoire culturelle et l'on considère encore aujourd'hui que cette "introduction à la civilisation occidentale" - qui serait essentiellement philosophique - est indispensable.

Le troisième type semble représenter une forme intermédiaire, mais en réalité c'est un modèle très suisse. On le trouve dans les régions catholiques et protestantes périphériques - nous parlons toujours des régions "historiquement" catholiques et protestantes. Aujourd'hui, les religions s'y mêlent, mais ce phénomène joue un rôle moins important que leur origine historique -. Dans ces Cantons, comme en Suisse romande, la philosophie est une matière obligatoire ou semi-facultative - selon des modalités particulières. Déjà depuis le dix-neuvième siècle, des personnalités tout à fait remarquables furent chargées de cet enseignement: on trouva par exemple des kantiens dans des écoles très catholiques et des libre-penseurs ou même des socialistes dans des écoles rigoureusement protestantes. L'enseignement fut aussi assez fréquemment dispensé par des scientifiques qui transmettaient une pensée philosophique marquée par leur science et leurs conceptions éducatives.

On trouve enfin le quatrième type d'enseignement dans les centres les plus importants de la Suisse protestante, à Zurich, à Berne et à Bâle: dans les écoles de ces villes, la philosophie a été, jusqu'à un passé récent, entièrement bannie (tandis que dans les écoles rurales ou confessionnelles des mêmes Cantons, on rencontrait plutôt le troisième type d'enseignement et dans la partie francophone du Canton de Berne, le deuxième type). Dans ces villes, la philosophie avait connu autrefois une certaine importance, quoique marginale, mais elle fut mise en question durant le "KulturKampf" et ensuite, éliminée vers la fin du dix-neuvième siècle pour des motifs positivistes. Il s'en fallut de peu que la philosophie à l'Université ne subisse le même sort. Les protestants devaient être éduqués par les sciences et non séduits par une rhétorique trompeuse. La philosophie n'était qu'un délire de l'imagination.

Indépendamment des conditions qui se présentent dans les différents Cantons et en dehors des objectifs si divers que poursuit son enseignement, la philosophie est en outre à l'Université et dans les écoles en grande partie tributaire d'une autre discipline: la pédagogie.

Cette orientation est évidemment justifiée si on considère le passé de la philosophie. De Platon aux maîtres que nous avons déjà mentionnés, Rousseau et Pestalozzi, les philosophes ont souhaité être des enseignants. Comment s'étonner si, de son côté, l'école devient pour la philosophie un champ d'application?

Ce fut avant tout le philosophe Paul Häberlin qui tenta d'associer éducation scolaire et réflexion philosophique. De nombreux pédagogues ont suivi, dans l'entre-deux querres et dans les premiers temps de l'après-guerre, son idéalisme très suisse et très réaliste. Ils se regroupèrent dans la "Société Paul Häberlin" qui se chargea de diffuser l'enseignement pédagogique du maître. C'est eux surtout qui,sans répit, luttèrent contre ce fait scandaleux: que les plus grands Cantons suisses allemands n'aient jamais réussi à se libérer de l'influence du "Kulturkampf" et du "positivisme moniste" du dix-neuvième siècle et que leurs élèves arrivent au niveau universitaire sans la moindre formation philosophique.

Cependant il n'est pas sans danger d'établir une relation trop étroite entre une doctrine et l'éducation des jeunes. On peut citer à ce propos le cas de l'histoire antique: elle a été déformée par le fait que, dans presque tous les pays, elle est enseignée au début du secondaire. L'école marque de son empreinte toutes les autres sciences, et il faut y ajouter l'influence non moins scandaleuse de la pression des intérêts économiques. Mais le besoin de toujours vérifier sur des lycéens sans défense le bien-fondé des théories éthiques, politiques et épistémologiques a des répercussions négatives sur l'intérêt qu'un public sérieux peut porter aux sciences.

C'est probablement une des raisons pour lesquelles la résistance à l'enseignement de la philosophie au lycée augmenta encore - une autre raison étant la méfiance provoquée par les abus de ceux qui détournèrent la philosophie à des fins politiques (on citera à ce propos Heidegger et Sartre ou Pareto et Gentile) -.

Ce furent surtout les professeurs de l'Université en Suisse allemande qui opposèrent constamment un refus à ces exigences. Karl Jaspers, par exemple, déclara que la philosophie ne pouvait même pas être choisie comme matière au début des études universitaires: seuls pouvaient s'y consacrer les étudiants ayant déjà terminé leur formation dans une autre discipline. Heinrich Barth affirma une fois que l'enseignement de la philosophie au lycée était tout à fait superflu, il représentait de toute façon une sorte de catéchisme laïc.

Bien entendu, les professeurs de philosophie qui considèrent que l'étude de la philosophie doit être facultative et réservée à une élite n'ont pas disparu. Cette position est évidemment absurde quand la politique éducative est dominée par des forces qui tendent de plus en plus à éliminer les sciences humaines et à ne tolérer à côté des mathématiques et des sciences naturelles que des matières aux résultats quantifiables et vérifiables.

Le changement intervenu dans la politique scolaire à partir de 1965 fut aussi suivi d'un changement de climat dans l'enseignement supérieur de la philosophie. Ce changement se fit, comme dans presque tous les domaines de la politique suisse, dans un sens progressiste. Tout d'abord la conséquence en fut pour les professeurs de philosophie plutôt une remise en question, même dans les Cantons traditionnellement ouverts à la philosophie; mais on constata aussi l'apparition du phénomène inverse: le besoin d'introduire, dans les Cantons sans philosophie, des cours et des projets interdisciplinaires. Entre-temps les professeurs de philosophie laissèrent passer le moment où des réformes auraient été possibles et faciles à réaliser. Alors que le règlement de l'examen de maturité suisse était profondément modifié en 1967 et en 1973, eux ne formulèrent leurs exigences qu'en 1974 et en 1980. Comment expliquer un tel retard?

La contestation de 1968 avait mis un certain temps pour influencer les professeurs actifs (surtout ceux de la jeune génération). Ce n'est que dans les années soixante-dix que les types d'enseignement que nous avons décrits plus haut commencèrent à se modifier: dans les Cantons où il était de tradition d'enseigner la philosophie, on vit brusquement apparaître des professeurs qui osèrent écarter leur enseignement de la ligne néo-thomiste et, inversement, les professeurs attachés au libéralisme traditionnel - ceux que l'on trouve dans les Cantons de troisième type - se montrèrent toujours plus disposés à ouvrir leur enseignement à une dimension sociologique et critique, et à introduire une dimension historique et culturelle dans une thématique de pure théorie de la connaissance et une éthique individualiste. C'est en Suisse romande qu'on vit le moins de changement: on y trouve plus qu'ailleurs certains principes traditionnels acceptés sans discussion. Mais il serait injuste de ne pas donner au fait que les différentes parties du pays se soient enfin rencontrées la signification qui lui revient: la découverte de l'objectif commun de la philosophie, objectif dépassant la simple discussion des programmes scolaires traditionnels. Grâce aux activités de la société des professeurs de philosophie à partir de 1974 et en particulier grâce aux propositions décisives faites par les collègues bilingues de Fribourg, un nouveau chapitre de l'histoire de notre enseignement a commencé. Les professeurs peuvent travailler aujourd'hui avec des documents communs, que tous, plus ou moins approuvent (même si cela ne semble pas toujours facile aux collègues très conservateurs mentionnés dans le premier type). L'exemple du Canton de Zürich, qui avait presque totalement banni la philosophie de ses programmes scolaires jusqu'en 1980 illustre bien l'effet bénéfique de cette nouvelle solidarité. On réussit à maintenir ou même à renforcer la philosophie parmi les matières à option de plusieurs écoles. Pour la première fois, en 1988, on présenta au parlement cantonal zurichois un postulat qui demandait l'introduction de la philosophie comme matière principale dans les classes supérieures de l'enseignement secondaire. Malheureusement, par suite de problèmes d'ordre surtout administratif, ce n'est resté jusqu'à aujourd'hui qu'un pieux désir. Réussira-t-on à réformer ces écoles supérieures qui sont les seules au monde à ignorer l'enseignement de la philosophie? C'est une question qu'on peut se poser avec un scepticisme enjoué, mais aussi avec un certain espoir.